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Date de création : 28.01.2011
Dernière mise à jour : 27.02.2020
91 articles


Daniel Leuwers

Le mercredi du poète a accueilli le mercredi 26 septembre

Daniel Leuwers

Bernard Fournier a commenté son œuvre, qui se réduit à des livres en assez petit nombre et que le poète aile voir épuisés, puis Daniel Leuwers lui-même a présenté son entreprise originale mais douée d'un succès grandissant Le Livre Pauvre.

 

 

 

 

 

Daniel Leuwers : une échappée belle

 

Invitation paradoxale. Peut-être aurais-je dû programmer Daniel Leuwers au mois de juin , où, comme nous avons commencé cette tradition nous invitons des passeurs de poésie, les revuistes, par exemple, à l’exemplede Réginald Gaillard au mois de juin 2012 avec sa revueNunc.

En effet, car Daniel Leuwers cache sa poésie pour montrer celle des autres, par l’intermédiaire de cette aventure qu’il a appelée le Livre Pauvre. Il ne publie que peu ses poèmes, ses livres sont fort rares et épuisés ; par contre il dirige une collection d’un grand raffinement.

Il nous en dira plus tout à l’heure.

 

Il nous lira bien sûr tout de même quelques poèmes qu’il a bien voulu m’envoyer. Nous en parlerons un peu dans un premier temps.

 

Mais avant, je crois qu’il est nécessaire de s’octroyer un préambule pour présenter ce poète assez original, somme toute.

 

Né en 1944 à Beaumont-sur-Oise

Lit tard, vers 15 ans. Pourquoi ? Pas de livre à la maison ? Que faisaient les parents ?

Comment alors devient-on agrégé et professeur d’université ?

Comment s’est faite la rencontre avec René Char et Pierre Jean Jouve ?

Professeur d’université, Sorbonne et Etats-Unis

Critique littéraire, Rimbaud, Char Jouve, poésie contemporaine,

Académie Mallarmé

 

On peut les lire sur son blog, mais ce n’est pas très aisé, c’est seulement pour une première approche.

Placé résolument dans le contemporain

Le goût de la rime

Et beaucoup de références historiques ou littéraires

Le thème est en plus précisément l’amour, les femmes, une plainte de la solitude et bien sûr la poésie.


I

Le monde

 

La poésie de Daniel Leuwers se nourrit du monde qui est le nôtre.  Ainsi le quotidien tient-il toute sa place. Le monde, ce sont aussi les femmes, et l’amour. Puis viendra la mort si souvent en couple avec l’amour.

 

a) Le quotidien

 

Le monde chez Daniel Leuwers n’est pas éthéré à la manière de ce que pouvaient faire les romantiques dans leur grand Tour. Ici, nous sommes au XX° siècle, et le quotidien prend largement sa place.

Il y a bien sûr l’avion moyen moderne de déplacement mais qui apporte avec lui ses inconvénients : « Bien sûr, l’avion c’est trop long/ entre la France et le Mexique ». On sera étonné bien sûr par l’assertion, les vols interplanétaires étant sans doute les moyens les plus rapides qui soient, surtout avec cette accentuation « bien sûr » mise bien en évidence au début de vers. C’est une des conséquences de la modernité que ces voyages rapides provoquent, a contrario, une longueur à laquelle les voyageurs ne sont plus habitués, à laquelle ils se plient difficilement, étant données surtout les conditions économiques de ces transports qui ne favorisent pas le confort, par exemple.

À côté de cela les mots modernes n’apportent aucune incongruité, bien au contraire : « Un homme sous un arbre/ converse au téléphone », l’homme ne se dépare pas de son décor, on le voit dans une activité quotidienne ; l’arbre sert de positionnement panoramique au poète : est-ce pour se protéger du soleil, de la pluie, ou l’arbre n’est-il là que pour une halte sur le trottoir ? L’arbre et l’homme avec son téléphone font ainsi partie du décor de la ville.

Avec l’avion et le téléphone, l’élément moderne qui nous manquait était l’automobile, la voilà : « Ce matin, je croise Serge Pey/ qui rentre de chez les Tarahumaras/ Il est en Chevrolet » ; nous verrons tout à l’heure les références au poète performeur bien connu. Pour l’heure voyons comment la voiture est désignée par sa marque, ce qui est bien rare dans la littérature, puisqu’elle se refuse à faire de la publicité pour échapper aux circuits commerciaux. L’extraordinaire ici, c’est la présence de cette voiture, le poète ami n’est présenté que de cette manière signifiant sans doute la rapidité et peut-être l’échec de la rencontre ; un piéton avec une voiture. Le texte dit bien sûr qu’il ne s’agit que d’un croisement. On assiste ici, malgré tout, à un manque.

Le quotidien, dans une moindre mesure, tout au moins dans cette œuvre, c’est aussi la portée sociale de ce que le poète voit. Il sait faire la différence entre les quartiers dans lesquels il est amené à se promener : « On craint ici la révolution/ qui chassera de ce quartier/ les privilégiés incongrus » et décrit les bourgeois s’enfermant sûrement chez eux le soir venu. Le poète est ainsi amené à réfléchir au quotidien des populations présentant une différence extrême du point de vue financier.

 

Le quotidien chez Daniel Leuwers semble envahi tout le vers pour un décor qui ne laisse pas d’apporter une sorte de manu, de dérangement.

Les femmes et l’amour font partie aussi de ce décor et apporte elles aussi de la perturbation.

 

b) les femmes

 

On retrouve le goût du quotidien, voire même, ave les femmes, de la provocation obscène : « J’hésite à la prendre sur la table/ où ses longues jambes s’écartent », mais le suspense même indique que le feu de la passion est contrôlée par la raison : « On rumine son désir » . Du reste, le poète éprouve une sorte de terreur sacrée devant le mystère féminin :« Son sang me fait horreur »

C’est-à-dire que les femmes chez Daniel Leuwers sont une marque d’incomplétude et il n’hésite pas à affirmer : « L’amour n’existe pas » pour corriger ensuite, de manière plus vraisemblable : « L’amour reste manquant ». Alors pour se donner une excuse le poète affirme : « Je songe que l’amour parfois m’ennuie » ; on notera la modulation avec laquelle il s’exprime « je songe à « qui dit peut-être alors le contraire de l’affirmation. L’amour ne l’ennui certainement pas, mais il lui est difficile d’accès par un manque de tropisme.

Les femmes deviennent ainsi des êtres aléatoires et fuyant, et le poète de se souvenir de Baudelaire et de la Passante : « les belles passantes/ ne feront que passer […] où tu ne sais/ les inviter ». Dans un accent de sincérité il se rend compte que l’erreur vient de lui ; il y a quelque chose en lui qui empêche d’aller plus loin dans la recherche d’autrui, surtout quand il s’agit d’amour.

Car en réalité, les femmes font partie du monde, de ce monde qu’il parcourt allègrement ; mais pourquoi ces voyages interplanétaires, pour qui ? Les villes, surtout l’attire et on s’aperçoit bientôt, que ces villes ne seraient pas entièrement elles-mêmes si les femmes ne faisaient pas partie du décor. « C’est toujours les passantes qui composent une ville/ elles promènent leur secret ». Alors les villes reprennent une couleur plus gaie, plus attirante. Davantage même, les femmes sont la ville, mais plus qu’un supplément d’âme, les villes ne seraient rien sans les femmes. Et dans ces vers on peut même lire une certaine ambivalence. En effet, qui promène ici ses secrets, de la femme ou de la ville ? Les deux sans doute tant les deux éléments sont indissociables.

Ainsi les voyages chers au poète sont-ils une quête d’amour.

 

b) La mortomniprésente :

 

Ce manque, cette perte, le poète la constate quasiment tous les jours au cours de ses pérégrinations comme dans son quotidien.

Ainsi dans ce voyage vers l’Amérique centrale que l’on a déjà vu se confronte-t-il à «  la mort à Mexico ». L’exotisme, le voyage lui-même, l’étranger, ne lui apporteraient qu’une grande déception, voire une issue fatale. Avouons que le voyage devient ainsi particulièrement déceptif, et dangereux.

En effet, quand on voyage seul, on apporte la plupart du temps avec soi ses propres angoisses : « cette solitude que je déteste/ mais qui toujours m’attend/ comme une tombe ». Le poète sait ce qu’il va trouver, mais son caractère solitaire trouve une issue qui ne lui est pas favorable ; ainsi s’avance-t-il toujours avec angoisse.

Et le quotidien apporte avec lui sa charge d’angoisse où il voit « les jours morts d’être nés » quand le poète s’effraie devant la nouveauté des jours, devant toute naissance qui apporte avec elle , immanquablement, sa fin.

Au quotidien, en dehors des voyages, la solitude aussi bien que la mort l’oppresse : « Moi qui au soir de ma vie/ suis venu côtoyer ma perte ».

Ce sentiment est renforcé par le départ des amis ; je tiens à apporter ici ce beau poème sur la mort de Bernard Mazo, si je ne m’abuse : « C’était un ami très cher/ et il est dans la boîte » ; la brusque coexistence dans deux vers de l’amitié et de la mort apporte une douloureuse confrontation qui revient comme un boomerang choquer la poitrine du poète.

Avec l’âge bien sûr, l’issue fatale se fait davantage sentir ; mais d’une certaine manière on lit un certain optimisme dans cette relation. En effet, il s’agit ici non pas de rencontrer, mais de marcher avec, de « côtoyer » la mort, d’être à son côté, comme si les deux trajectoires étaient parallèles, ne se rencontrant jamais.

 

Le quotidien chez Daniel Leuwers paraît donc bien déceptif, confronté qu’il est sans cesse à l’amour et à la mort. Et ce qui l’aide à surmonter cette attirance vers la mort est bien la poésie.

II

La poésie

 

Le monde est si dur pour Daniel Leuwers que la poésie vient lui apporter sinon un réconfort total, du moins une pratique qui lui permet de fonctionner comme une soupape.

Mais il a avec la poésie un rapport assez particulier. On ne peut dire que la poésie soit l’alpha et l’oméga de sa création.

 

a) Une plainte

En effet, chez Leuwers, la poésie entre d’abord en concurrence avec la peinture: « le peintre se libère/ Le mot, du poète, désespère ». Cette vision fait primer la démarche picturale. Aussi pourra-t-on logiquement se demander si sa poétique donne une large place au réel, ou tout au moins à la vision spectaculaire des mots. En tout cas, pour ce qui concerne la réception il est clair que, dans la vision du poète, la poésie n’est pas joyeuse. Mais ce qui étonne  aussi ici, c’est que les deux arts ne se tiennent pas dans le même domaine. La peinture offre la liberté d’esprit, tandis que les mots ne se place pas dans cette optique ; ils apportent du grain à moudre pour pleurer sur son sort. Et si l’on voit le peintre d’un côté, ce n’est pas le poète qu’on montre de l’autre, maos le mot.

Ici, la poésie déforme l’esprit, elle en fait ressortir tout le côté négatif : « tu accentues le drame/ pour la gloire du poème/ Mais qui le lira, ton poème ? » A côté de cette sombre vision, on peut entendre ce cri de désespoir sur la propre réception du poème, confronté à la pénurie de lecture dans notre monde actuel. (Soit dit en passant, toutes les époques se sont confrontées à cette situation). Il s’agit, comme pour tout poète de savoir que son public n’est pas donné, et peut-être pas même de son vivant. Même si tous les poètes ne sont pas maudits, la gloire ne leur vient pas forcément de façon anthume. Il faut apprendre la sagesse de l’attente et du lent travail de maturation intérieure que requiert la poésie, en dehors d’un accès particulier à un lectorat.

D’une certaine manière on peut, pour Daniel Leuwers, recruter notre référence chez les Romantiques. En effet chez, lui la poésie devient l’expression de son mal de vivre, de son malheur.« Moi qui ne peux parler mais pleurer seulement ». Contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre pour un poète du quotidien et de la modernité, Daniel Leuwers se compare aux pleureurs romantiques dont a beau jeu  de décrier la larme aujourd’hui.

Cependant, la poésie n’est pas toujours le fruit de quelque réflexion passablement pessimiste sur le monde ou sur soi-même. Il arrive ainsi parfois qu’elle donne à voir (comme pour les peintres, cette fois, mais dans un sens heureux) quelque chose qui est un appel vers la beauté : « je suis le troisième homme/ qui écrit ce qu’il voit/ et porte témoignage/ d’un beau moment de grâce ». Le voyageur devient témoin pour les autres, et c’est une raison nécessaire, même si elle n’est pas suffisante, de croire en la poésie.

On rappelle l’aphorisme que nous venons de voir : « La peintre libère ». Le peintre et non la peinture, peut-être. Le peintre, c’est-à-dire celui qui agit, davantage que son œuvre. Le peintre, on le sait, est souvent disert sur ses tableaux, contrairement souvent au poète qui se tait volontiers sur son propre art, sauf par écrit.

 

 

b) Art poétique

 

Comme tous les poètes, Daniel Leuwers s’essaie à un art poétique, celui-là même qu’il met en œuvre dans ses livres. Et de nous livrer des aphorismes ici bien curieux.

Ainsi il compare le poème à un tire bouchon « Il vit enfin l’air libre/ il respire/ et sait désormais combien il était à l’étroit ». Nous avons l’habitude de mettre en parallèle la poésie avec le vin, au moins depuis Ronsard sinon depuis Rabelais. Ici, Daniel Leuwers change légèrement de perspective, devient amusant par ce décalage même et n’en est pas moins profond. Le bouchon est ce poème qui jaillit, se libère et se souvient d’où il vient. La contrainte existe mais elle n’est plus que souvenir, ainsi, la rime qui apparaît mais demeure discrète. Ainsi le vers qui reste vers sans s’encombrer trop de la métrique. Ainsi la métaphore qui ne vient que quand elle est vraiment nécessaire.

Mais Daniel Leuwers se méfie du vocabulaire. S’il ne dit rien des romantiques, il devient assez violent vis-à-vis de certains modernes. Ainsi de Saint-John Perse, nommément. « Nous détestons les mots rares des poètes/ les litanies sans fin de Saint-John Perse ». On associe ici aussi bien les litanies que les mots rares. Mais est-ce la même chose ? Le poète se reproche l’épanchement qu’il exerce quant à lui, mais de façon succincte. Mais surtout dirait-on il repousse les mots rares, sans doute pour paraître directement en prise avec le quotidien.

 

c) Humour et exotisme

 

La méfiance de Daniel Leuwers vis-à-vis du vocabulaire est telle qu’il le dénonce sous le couvert de l’humour.

On surprend souvent chez lui des jeux de mots : « Tu lis/ tu lies/ Tu lis ce qui s’écrit » ; « Je cours de Coyoacan à Chapultepec/ je suis un vrai Zatopeck » ; « On se prend tous les trois pour des Zorros/ Hola ! Vite, au zoo ! » Ces trois exemples nous en disent long sur l’amour des mots avec lesquels on joue. Et on est peut-être étonné devant ces mots rares que le poète n’aimait pas tout à l’heure. Mais ici il s’agit plutôt de jouer. Et d’appeler des références.

 

En effet, à côté de cet attrait pour les mots géographiques, on aura remarqué des noms propres qui font référence soit à la peinture ou bien sûr à la poésie. Nous avons vu plus haut les références à Serge Pey puis à Saint-John Perse.

Nous pouvons lire encore le nom des maîtres de la poésie du dix-neuvième siècle : Baudelaire, Verlaine puis André Rouveyre avec Apollinaire. Mais on pourra remonter à Ronsard et nous verrons plus loin pourquoi.

Pour le vingtième siècle on notera Butor et Le Clézio, Pérec et Pierre Jean Jouve.

Ces choix sont précis. Mais on retiendra deux grands absents : Rimbaud et Mallarmé. On retrouvera le second plus loin.

Baudelaire est la figure qui représente l’amoureux déçu plus que son apport à l’art moderne. A ce chapitre c’est Le Clézio sans doute qui vient en premier, mais il n’est pas le plus connu pour sa poésie. De même Michel Butor. Mais ce dernier touche à tout avec une égale profusion et bonheur : prose, peinture et poésie. Et nous avons alors un lien fort avec la peinture, ce que Daniel Leuwers cherche à appréhender avec succès.

Du côté des performances, on retiendra les noms des poètes Jérôme Rothenberg et Serge Pey. C’est peut-être le côté oral de la poésie, sa dispersion dans l’air, son peu de teneur sur le papier qui touche.

Pour les peintres qui ne sont pas poètes, on a Wilfried Lam: « Je regarde Lam s’éloigner, serein/ Plus loin, je croise René Char. Il m’annonce que Lam est mort ». La contagion entre la poésie et la peinture se retrouve bien évidemment dans le domaine de la poésie de René Char, qui a si bien parlé de Georges de la Tour par exemple. La mort, que nous revoyons ici, s’associe avec la peinture et la poésie. La poésie demeure seule vivante dans ce texte. Serait-ce finalement un signe en manière d’épitaphe de la part de Daniel Leuwers ?

 

La poésie de Daniel Leuwers est d’une grande complexité qui est prête à  envisager la vie sous toutes ses formes. Les thèmes généraux sont chez lui des moyens de plaisanter, de jouer avec les mots. Mais davantage se veut-il un amoureux de la poésie, et en tout cas un grand lecteur, ce qui chez un poète est sans doute le moins que l’on puisse faire.

Bernard Fournier